La fille dans les étoiles

Ma famille est un drôle d’animal. La complexité et l’intensité des relations et interactions entre ses membres me dépasse. Il y a une quinzaine d’années une de mes petites cousines a fait un dessin pour ma grand-mère, comme cela se fait à l’occasion de fêtes, d’anniversaires ou juste pour le plaisir. Ma grand-mère ayant près de dix petits enfants, elle ne garde pas tous les dessins. Ou pas toujours très longtemps. Celui-ci a cependant passé à la catégorie un peu plus intemporelle de ceux qui sont encadrés et pendus au mur. Peut-être était-ce dû au titre du dessin, gauchement écrit sur le bas de la feuille: Notre famille.

Le dessin dépeignait un groupe de personnages, tous grands, minces, habillés de couleurs gaies et souriants. Rien ne pouvait faire deviner les difficultés de communication et de relations entre les personnages. La famille était séparée en deux, chaque sous-groupe d’un côté de la page. Au milieu, seule, pas vraiment dans un des groupes mais pas complètement isolée non plus, se tenait une silhouette féminine, si l’on en jugeait par les habits.
Un jour où ma cousine et moi étions chez ma grand-mère ensemble, je l’ai emmenée vers le dessin, toujours fièrement pendu au mur, et lui ai demandé qui était le personnage au milieu. ¨Ben toi¨. Ça paraissait tellement trivial qu’elle avait l’air de ne pas vraiment comprendre pourquoi je lui posait la question. Allez demander à n’importe quel enfant ce que représentent les trois points et le trait sur son dessin et il vous répondra, toujours avec le plus grand sérieux mêlé d’incrédulité, que c’est un dragon qui crache du feu sur des voitures, oh et le troisième point c’est une ambulance, elle va probablement arriver trop tard.

Depuis ma grand-mère a vendu sa maison pour éviter les histoires, le dessin a donc perdu sa place de choix. Si c’était à redessiner, plus de quinze ans après, on ajouterait quelques figurines dans le groupe de gauche. On verrait quelques formes se déplacer de la gauche en direction du milieu. Un mur en béton armé aurait poussé entre les deux groupes. Les personnages ne souriraient plus, pas s’ils doivent apparaître sur le même dessin. La fille du milieu, quant à elle, se serait envolée vers le ciel, comme un des personnages de Chagall. Pas parce qu’elle a appris à voler, mais parce que c’est là qu’elle aimerait parfois être, dans les étoiles, là où les murs et les ressentiments n’ont pas leur place.

Image: https://www.pexels.com/photo/silhouette-of-mountain-with-galactic-background-during-daytime-25996/

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