Un pied devant l’autre

Il y a quelques jours j’ai commencé à écrire. Chaque jour, sans question, je m’assieds et j’écris. Bon en même temps ça ne fait que cinq jours. Mais quand-même. Cela aurait été impossible il y a encore quelques mois. La raison pour laquelle j’ai maintenant l’espace d’explorer mon hémisphère le moins familier, c’est que je n’ai plus de job.

J’ai fini l’université il y a une décennie environ, ai travaillé depuis dans sept entreprises, quatre pays, six villes. Ça a été à tour passionnant, éprouvant, ennuyeux, magique, simulant, déconcertant, effrayant, épuisant, formateur. Epuisant. Au mois de décembre, j’ai tiré ma révérence. Peut-être à la Johnny, pour mieux revenir. Peut-être, je l’espère, à la Cyrano, celle donnée dans l’abbaye de Fontenay, finale. Enfin pas au sens propre.

Le côté le plus dur, en théorie, c’est de ne plus avoir d’identité facile à décliner, ce qui impacte également son sentiment d’appartenance: ¨Je suis avocate¨, ¨Je travaille pour <insérer marque prestigieuse, ça fait toujours son petit effet>¨. Ça et les réactions des gens ¨Tu fais quoi dans la vie? ¨ — ¨Excavations de mon cerveau droit¨ — ¨Ah¨ [Air contrit, il sort, deuxième protagoniste se retrouve seul sur scène].

Ce n’est pas le plus dur pour moi, de loin. Mon sentiment d’appartenance n’a jamais passé ni par les boîtes où j’ai travaillé, ni par le métier que j’exerçais, ni même par les cercles sociaux y relatifs. C’était d’ailleurs peut-être bien cela le problème. Quant aux fâcheux qui quittent la scène lorsque mon projet de vie semble leur disconvenir, je pense à Cyrano et je tourne les talons avant même de leur donner la réplique: ¨Eh bien! Oui, c’est mon vice. Déplaire est mon plaisir. J’aime qu’on me haïsse.¨. Enfin pas à ce point mais pour dire, ça me passe très au dessus.

Dans les multi nationales la vie filait, parfois pourtant pas assez vite à mon goût : ¨Je me réjouis d’avoir fini ce projet.¨ — ¨Je serai contente quand cette réunion sera derrière¨. Une façon bien étrange et dans l’air du temps de vouloir écourter sa vie. Les pas en entreprises s’enchaînent donc et la question de savoir si ça a du sens, si c’est vraiment cela qu’on est venus faire ici, se perd entre les réunions et les emails. Et de courir un marathon à un rythme de sprint on se fatigue, certes, on s’épuise même. Mais le peloton court à la même vitesse, souvent plus vite. Et cette impression d’être à la traîne nous hante et nous fait avancer sans questions.

Ici plus de marathon, plus de sprints. Rien ni personne ne me demande d’avancer, si ce n’est Mina quand on est en ballade. C’est cela qui est dur pour moi: l’effort que demande chaque pas. Et ces doutes ¨Est-ce la bonne direction? Est-ce vraiment là qu’on va? Mais il n’y a peut-être rien là-bas¨. J’inspire. Je regarde par terre. Surtout pas l’horizon. Juste par terre. Je me concentre. Un pas. Un pas. Un pas.

Quant au deuil, bien sûr qu’il y a un deuil à faire, ou devrais-je dire des deuils: le réseau social, la place dans la société, l’impression d’être utile, le salaire, les massages, les voyages, le sentiment de normalité, et cette sensation d’avoir failli. Et là encore Cyrano vient à ma rescousse, dans une scène un poil dramatique, mais c’est comme ça qu’il m’aide.

¨Oui, vous m’arrachez tout, le laurier et la rose!
Arrachez! Il y a malgré vous quelque chose
Que j’emporte, et ce soir, quand j’entrerai chez Dieu,
Mon salut balaiera largement le seuil bleu,
Quelque chose que sans un pli, sans une tâche,
J’emporte malgré vous, et c’est…¨

¨C’est? ¨

¨Mon panache.¨

Ça et mon cerveau droit. Les Anges se chargeront du reste.

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