Mes pantoufles

Ce matin je suis arrivée à la maison un poil – ou deux – de mauvaise humeur. Deux heures de dressage avec Mina, tôt, au froid, loin – comme tout à Londres – et avec une prof aussi aimable que la porte extérieure de la prison d’Alcatraz avaient eu raison du sentiment si plaisant d’être arrivé au week-end.

A peine passé le pas de la porte je me dirige promptement vers la cuisine pour me faire une tasse de thé, généralement un bon moyen de me calmer. Surtout ne parler à personne avant la tasse de thé. C’est à ce moment, l’eau n’avait pas même eu le temps de bouillir, que mon beau-frère, en visite avec sa femme pour le weekend, s’élance vers moi pour me rendre mes pantoufles qu’il avait semble-t-il empruntées pendant la matinée. Il ne pouvait pas deviner le pauvre, que j’avais bravé le froid, la faim, et Alcatraz ce matin même. Et surtout il ne pouvait pas deviner que mes pantoufles c’est sacré.
Malgré mon grand âge et la meilleure volonté du monde je n’ai pu retenir un regard noir et un sifflement: ¨Oh non!¨ et d’ajouter ¨Je déteste les pantoufles distendues¨, pensant amener ainsi une explication sensée à ma réaction. La deuxième partie n’a en rien aidé et le beau frère est resté médusé, tout comme sa femme et Lui, tous trois du Sud. Chez eux on partage. Partager est un signe d’appréciation, tant pour l’émetteur que pour le destinataire, une façon de sceller les relations et l’harmonie dans la tribu. Quant à moi je suis du Nord, et sans lien aucun avec mes origines, distendre mes pantoufles, plus qu’une intrusion c’est un sacrilège.

J’ai vécu dans près de vingt domiciles et quatre pays ces dix dernières années. Pour quelqu’un de tant attaché au concept de maison et d’intérieur c’est un exploit, ou plutôt une catastrophe. A défaut de quatre murs sérieux, je construit autant que je peux ma maison autour de sentiments. Le plaisir d’un bon lit douillet, la douceur de mon Zoo, la chaleur et odeurs d’un bain aux huiles essentielles, le moelleux de mes pantoufles. L’anticipation de la consistance, température et texture parfaites de ces dernières n’a d’égale que la sensation de mes pieds ainsi cajolés par ces doux chaussons. Cette sensation pour moi, c’est la maison. Et je suis heureuse d’inviter quelqu’un dans ma demeure, mais vous êtes priés de ne pas toucher aux murs. Et toucher aux murs des pantoufles c’est exactement ce que fait un 42 quand il joue à Cendrillon après le bal avec un 39.

Les pans de mes chaussons se sont dérobés et je le regrette. En bonne fille du Nord je me reprends – faut pas non plus déconner, c’est pas vivant une pantoufle — et vais partager le repas avec mes gens du Sud. Après tout, quoi de mieux qu’un bon repas en famille, Cendrillon en prime, pour se sentir à la maison.

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