Gestion de projet et super-héros

Je viens de rentrer de ce qui s’appelle ici à Londres un Pop Up Challenge. L’idée est de tenir boutique pendant une durée limitée, en l’occurrence deux jours, et de vendre des produits inventés, créés et griffés pour l’occasion. L’équipe gagnante est celle qui vend le plus et a la plus grande présence sur les médias sociaux.

Ce Défi Pop Up a commencé pour nous tous, une cinquantaine de personnes se connaissant très modérément, il y a dix jours. Cinq équipes d’environ dix personnes ont ainsi reçu les consignes, 200GBP, l’instruction de désigner un chef de projet et un mot de bonne chance pour ce défi qui allait durer dix jours. Notre groupe a eu la bonne fortune de voir fissa un de ses membres se proposer, ou dois-je dire s’auto déclarer Grand Manitou alias chef de projet Pop Up. Un jeune homme à la pointe du GSD (Get Stuff Done comme on dit ici, ce qui signifie une capacité d’exécution hors norme), entrepreneur et propriétaire d’un café-restaurant, une personne sympathique au demeurant. Etant donné l’entrain et le pedigree du nouvel Amiral, le groupe a considéré la question comme réglée de façon satisfaisante et personne n’a objecté. Nous avions dix jours, dix personnes et 200GBP pour créer notre concept, nos produits, notre marque, notre présence sur les médias sociaux et se préparer à vendre tout cela dans une boutique près de Covent Garden pendant les deux derniers jours du défi.

Il s’ensuit un enchaînement d’épisodes tant frustrants qu’improductifs pour toute l’équipe. Du manque de délégation, clarté des rôles, décisions tranchées, entrain et engagement des membres à la disparition soudaine de deux membres de l’équipe, en passant par un investissement — devrais-je dire perte — de temps considérable et aucunement reflété dans les produits finis.

De retour du deuxième et dernier jour de ventes et à l’aboutissement du Défi Pop Up, j’ai remercié ciel et terre que ce calvaire n’ait duré que dix jours. Non sans m’être engoncée un peu plus dans ma décision de ne pas retourner travailler dans une corporation pour les mois (années?) à venir, j’ai tenté de comprendre pourquoi cela avait si mal tourné, fait d’autant plus singulier que tous les membres de l’équipe sont intelligents, capables, volontaires, que chacun de nous a désiré participer au Défi et que le chef de projet, tout auto désigné qu’il était, est un entrepreneur fécond, sympathique, particulièrement serviable et productif.

Après enquête, ma réponse à la question ¨Qui a tué le mojo de l’équipe? ¨ est: le Grand Manitou, à coups de micro délégation et de traitement des membres de l’équipe comme s’ils étaient une extension de lui-même. L’équipe a donné du fil a retordre, je le conçois, mais je pense que la nonchalance du Colonel Moutarde, le désengagement de Madame Leblanc, la disparition soudaine et non annoncée de Mademoiselle Rose, celle annoncée et tardive de Madame Pervenche, la mauvaise humeur du Docteur Lenoir, le manque de suivi du Révérend Olive auraient tous pu — dû — être évités ou contenus. Je gage par ailleurs que le crime s’est fait sans préméditation aucune et sans mobile.
Après avoir résolu l’énigme, je me suis rappelé avoir vu et vécu ce scénario à gogo durant ma décennie en entreprise. Ces dix jours ont constitué un cycle accéléré de mes observations antérieures et ont marqué la naissance de ma théorie officielle sur la gestion et les super-héros.

Les chefs/gestionnaires/managers ont parfois une trempe de super-héro. Le Grand Manitou en est un exemple modèle: capacité d’exécution hors norme, volonté et aptitude à délivrer des résultats au-delà du commun, résistance au stress/manque de sommeil/adversité bien au-dessus de ce à quoi le commun des mortels peut aspirer, ainsi qu’un esprit de sacrifice sans limites ou presque. Les surhommes et sur-femmes que j’ai côtoyé en entreprise étaient à un moment donné contributeur individuel, comme on dit dans le jargon. Puisqu’ils délivraient d’excellents résultats et étaient serviables, volontaires et sympathiques, ils se sont rapidement retrouvés à la tête d’individus, d’équipes, de projets. C’est là où le bât blesse car la combinaison jusqu’ici gagnante perd cruellement du galon quand on doit gérer d’autres personnes. Le passage de l’exécution rapide et sans faute à la coordination, support, encouragement, cadrage de l’équipe ne se fait pas d’elle même avec l’avènement du nouveau titre et salaire et c’est malheureux.

Après un début souvent rosé, dysfonction, frustration et fatigue s’introduisent subrepticement et progressivement dans l’équipe. La pression augmente d’autant plus vite que Chef est incapable de clarifier ce qu’il attend et que les résultats ne sont pas ce qu’il ou elle attend. Celui-ci ne comprend par ailleurs pas pourquoi les membres de son équipe sont si lents, imparfaits, sensibles et pourquoi diable ils ne peuvent pas juste bien faire les choses par eux-mêmes. ¨Si cela ne tenait qu’à moi le travail serait déjà fait, et bien fait¨. C’est justement là le problème: cela ne tient pas, ou du moins plus, qu’à eux seuls.
Pendant ce temps l’équipe a beau essayer, rien ne sera jamais aussi parfait et bien exécuté que le travail du chef. Les membres, stressés et culpabilisés de ne pas être à la hauteur redoublent d’effort. L’épuisement guette mais pas les résultats. Les tentatives se font plus rares, le moral des troupes est affecté, les membres sont épuisés, certains se désengagent. Le chef colmate les brèches et absorbe le travail de deux à trois personnes de constitution normale, ce qui ne manque pas d’attirer admiration et découragement chez les membres de l’équipe. Le chef s’épuise, les troupes aussi et malgré la meilleure volonté de chacun, le résultat est désastreux.

L’importance du lâcher prise prend soudain tout son sens: gérer une équipe c’est renoncer à ses canons de perfection, accepter et accueillir les autres, leurs compétences, limites et travail tels qu’ils se présentent et se concentrer sur l’amélioration, pas à pas, de chacun à partir de ce qu’il est déjà. Breathe in, and let it go comme ils disent au yoga.

Let it go c’est ce que je fais comme je termine ce Défi Pop Up, un thé dans une main qui il y a quelque jours encore coupait des bouteilles de verre vide pour fabriquer vases et bougies (WTF) sous l’oeil intransigeant du Manitou. J’aime les super-héros comme beaucoup d’autres, dans les BD et au cinéma. Ceux qui sévissent en entreprise m’ennuient profondément. Le cœur léger de pouvoir les éviter encore quelques temps j’inspire et commence une nouvelle partie de Cluedo.

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