Entre un au revoir et un adieu

Hier la maman d’un proche à moi nous a quittés. Sans préavis, sans grandes pompes cette charmante dame est partie. Ses proches s’y préparaient depuis quelques temps: à plus de quatre vingt quinze ans c’est dans l’ordre des choses et des générations que de tirer sa révérence. De le penser ne rend pas les choses moins douloureuses pour ceux qui restent.

Elle a laissé derrière elle l’appartement dans lequel elle vivait depuis 1955; elle a laissé ses habitudes, dont celle de convier ses trois enfants pour un repas chez elle chaque semaine; elle a laissé les objets collectionnés pendant une vie, notamment un tintébin qu’elle n’avait pas encore apprivoisé: ¨Pour le moment on se regarde¨ répondait-elle doucement quand quelqu’un lui demandait si elle avait commencé à utiliser l’objet en question; elle a laissé sa famille et quelques amis — la plupart, ainsi que son mari, étaient partis avant elle; elle a laissé un pull-over qu’elle a fini de tricoter la semaine dernière; et puis surtout elle a laissé un gros vide.

Son départ a marqué le début d’un travail de deuil pour nous, les vivants. Nous qui resterons ici encore un peu. Même pour moi qui n’étais pas particulièrement proche c’est un travail. Rien à comparer à celui qui se présente pour sa famille mais bien réel.

Perdre quelqu’un c’est être confronté à la finitude consommée de celui qui nous quitte ainsi qu’à celle de nos aimés et à la nôtre, que la disparition rend désagréablement moins théoriques. C’est avoir brusquement l’impression d’être en sursis.

Perdre quelqu’un c’est se confronter à notre impuissance là où ça fait le plus mal. C’est devoir laisser partir un être qui nous est cher, qu’on le veuille ou non.

Perdre quelqu’un c’est avoir l’impression d’avoir été volé, trahi, trompé, abandonné. Même quand c’est dans l’ordre des choses et des générations. Même quand on s’y attend.

Perdre quelqu’un c’est devoir faire sans, c’est savoir que tous les moments passés avec elle sont définitivement passés, qu’il n’y a plus de futur avec cet être-là, que tout a été dit, pour le meilleur et pour le pire.

Perdre quelqu’un c’est se réveiller chaque jour qui suit leur envol avec tant de choses en moins: des sourires, des confidences, une complicité, une perspective, un lien.

Perdre quelqu’un c’est avoir à choisir entre l’ombre et la lumière, entre la vie qui continue et ces moments passés qu’elle semble nous avoir arrachés et emportés en même temps que l’être aimé. C’est se faire violence et accepter de les laisser derrière afin de pouvoir continuer sa route sur le chemin des vivants.

Perdre quelqu’un c’est être confronté à la nature temporaire et cyclique de la vie. C’est constater que rien n’est éternel ni même vaguement constant. C’est voir balayé d’un geste résolu, presque cruel, cette belle fresque de sable coloré soigneusement déposée sur le sol fragile de notre vie.

Perdre quelqu’un c’est voir son monde remis en question. C’est aussi gagner en perspective, apercevoir l’essentiel plus nettement pour un instant. On considère d’un oeil nouveau celles et ceux qu’on aimerait savoir à nos côtés pour toujours. Soudain ces coups de colère, ces agacements, ces jalousies, ces choses que l’on convoite se retirent, comme une vague de marée basse, d’un coup avec la promesse de revenir nous engloutir si l’on n’y prend garde.

Je repense au rythme effréné de Londres, où tout semble si urgent, si trépidant, si nécessairement instantané. Cette ville où l’on prend des cours de yoga ou une séance de méditation guidée sur smart phone entre deux métros. Cette ville où l’on voit ceux que l’on aime entre deux réunions, entre deux avions, entre deux jobs, entre deux portes, entre deux souffles, en oubliant que c’est comme ça que tout se termine, sur un souffle.

Je songe à tous ces gens qui me sont chers, à Lui, ma mère, mon père, ma famille, mes amis, à tout ce que j’ai encore envie de vivre avec eux, à leurs côtés.

J’allume une bougie pour cette gentille dame et fais un voeu: je souhaite que le sentiment de finitude, provisoirement renforcé par son départ, m’accompagne à chaque instant. Que toujours je me rappelle que ce café, ce sourire, ce repas, cette confidence, ce baiser, ce fou rire, ce regard un jour sera le dernier. Que je me souvienne que chaque interaction compte, que chaque seconde est précieuse et que je n’oublie pas de les regarder, tous ces instants et tous ces êtres chers, avec toute la préciosité dont ils sont faits, parce qu’entre un au revoir et un adieu il n’y a qu’un souffle.

Image: free stock, not sure from where though 😦

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