Je vois rouge

Je vois rouge. Je suis grognon, bougon, ronchon, de mauvais poil, vénère. J’ai mal au dos, au ventre, aux épaules, aux jambes, à la nuque. Je me sens gonflée, lourde, ballonnée, tendue. Mon ventre ressemble à une baudruche et j’ai l’impression d’avoir les jambes coupées du reste de mon corps.

Les gens m’irritent, m’agacent, m’énervent. Même Lui: Mais oui ça va, ça fait douze fois que Tu me dis que j’ai l’air bizarre. Non je ne sais pas si le chat a pris son antibiotique ce matin, demande-lui. Oui je Te trouve généralement brillant et inspiré mais je ne comprends pas comment, depuis le temps, Tu n’as toujours pas enseigné à Tes chaussette à sauter dans le bac à linge sale toutes seules, puisque Tu sembles ne pas pouvoir Te résoudre à les y mettre Toi-même.

En plus tout le monde m’en veut, on a mis ma tête à prix, les gens complotent. Tiens pas plus tard que cet après-midi le chauffeur de bus a appuyé sur le champignon au moment même où j’allais m’asseoir. Je me suis presque écrasée sur le sac de courses d’une bonne dame, qui m’a regardé d’un air surpris. Elle aussi elle m’a énervé. Et puis personne ne m’aime, même mon chien me regarde d’un air louche. Le pire c’est que je ne peux pas aller au yoga pour me calmer: Rien que d’y penser et mes lancées me reprennent, quant aux inversions ce n’est pas bon pour ce que j’ai.

Il paraît que les femmes enceintes ont des envies subites de manger des choses très particulières, typiquement des fraises, c’est mignon. Au niveau des femmes pas enceinte et pendant ces jours-là on a juste envie de manger absolument n’importe quoi en permanence, sans loisir de se demander si au fond on aime ce plat ou non. Quant à la question de savoir si vraiment on devrait manger une salade niçoise aux olives et vinaigrette avant dix heures du matin, la question semble tout à coup nulle et non avenue. Tous les festins de ces jours-là, petits et grands, sont irrémédiablement suivis d’une joyeuse farandole de culpabilisation à la seconde même où on déglutit la dernière bouchée. Puis d’une couche additionnelle au fait de se sentir lourde et gonflée.

Le pire, c’est que ces symptômes recommencent joyeusement tous les 20 jours environ. Sisi, parce ce truc de cycle qui dure ¨autour de 28 jours¨ — dixit les médecins et la science — c’est l’arnaque du siècle. Le mec qui a compté soit il était bourré, et tous ceux après lui, soit il a tellement eu pitié de nous, pauvres femmes réglées, qu’il s’est dit qu’il allait nous faire croire que ça arrive moins souvent que ça en a l’air. Je vous passe les détails des maths mais en gros on est au bout du rouleau bien plus souvent que tous les 28 jours. D’autant que même en milieu de cycle certains symptômes se pointent, de loin, comme une réminiscence sardonique de ce qui nous attend tout bientôt. Et c’est un peu comme une migraine, à part s’isoler et attendre que ça passe il n’y a pas grand-chose à faire. Parce que qu’on se le dise, les symptômes sont aussi gérables qu’un enfant de deux ans juste avant sa sieste quand on lui dit qu’on n’a pas trouvé son doudou: pas.

Pour commencer, au niveau de la réduction des douleurs c’est la cata. Deux décennies et j’ai toujours pas pu dégotter le truc qui fait que je n’aurai pas mal. En fait ce n’est pas vrai, il y a un remède, et plutôt efficace: un petit comprimé à prendre chaque matin dont la taille est inversement proportionnelle à la magnitude de ses effets: en plus des risques accrus de thrombose, cancer, ou même mort — lire la notice pour en savoir plus — la pilule surcharge le foie au point de donner l’impression, après quelques années, d’avoir tout juste mangé un kilo de tartare d’éléphant en sauce béarnaise en permanence. La pharmacopée traditionnelle marchant une fois sur quatre, exit l’espoir de passer ces quelques jours mensuels sans douleurs.

Au niveau de la batterie de solution qu’ils essaient de nous vendre pour limiter les dégâts à l’étage du bas-ventre, c’est risible et pas à la hauteur. Déjà quand on voit les pubs Always et compagnie pour la première fois, on jurerait que l’idée est de promouvoir un sport d’équipe estival féminin dont l’uniforme réglementaire est un pantalon blanc. Les règles du jeu semblent simples: tout le monde sourit de toutes ses dents et saute sur place avec l’air de voler. Et tout le monde gagne.
Après on comprend qu’en fait l’idée est de nous vendre des serviettes hygiéniques. Et que le fait de porter un succédané de couche culotte est, de l’avis de la marque en question, un acte non invasif qui non seulement ne vous pourrit pas la vie mais en plus vous la rend belle. Je sais bien que toutes les pubs sont un peu mensongères mais si les femmes n’étaient pas contraintes, astreintes et condamnées à utiliser ce bataclan, jamais cette campagne — et tous les dérivés idiots qu’ils nous en servent — n’aurait vu le jour: ils auraient saqué aussi sec quiconque se serait pointé avec un scénario aussi crétin et dépourvu de lien avec la réalité.

Bon déjà qu’on est sur un thème épineux jusqu’au cou, laissez-moi vous dire pour de vrai comment ça fait. Pour commencer, leurs serviettes, c’est égal la taille, combien d’heures elles sont censées tenir ou la forme des protections latérales, le résultat c’est Guernica, forcément. Imaginez une seconde: vous êtes une adulte respectable, responsable, active, et chaque mois c’est le retour en enfance sans que vous ne puissiez rien y faire. Que vous soyez en réunion de travail, en rendez-vous galant, à un mariage, en ballade, en week-end de ski c’est le même scénar: Vous aimeriez profiter de l’instant mais vous avez l’impression d’avoir deux ans et la couche détrempée, en plus ça ne s’arrête pas de couler, et personne ne viendra à votre secours pour vous amener d’urgence au WC. Il vous faudra attendre la fin de la réunion, de la descente de la piste noire ou du toast aux mariés d’un air calme et composé avant de faire un sprint discret direction les toilettes, juste pour réaliser que votre attirail, celui qui va vous faire sourire de toutes vos dents et sauter de joie sur place, est resté au fond de votre bureau, au vestiaire, au chalet, à la maison.

Dans la pub, le liquide bleu (sisi, bleu!) versé soigneusement bien au centre de la serviette, à plat, ne coule pas. Dans la vrai vie si. Et puis oui ça tache, à moins de composer à toute heure avec un panaché de solutions, de quoi se sentir aussi légère qu’un des soldats de la république dans Star Wars.
Enfin bref niveau marketing ces pubs c’est un peu comme si je vous disais que la terre est plate, immobile, que la gravité n’existe pas et que la mer est sèche pour vous vendre une croisière sur un bateau en papier. ça vous énerverait. Moi aussi ça m’ENEEEEEEERVE!

Et qu’on ne me parle pas des tampons! Sans vouloir entrer dans les détails scabreux quelqu’un a-t-il un jour pensé à modifier la taille de la longueur de la chose en question, plutôt que son diamètre?! Ou la façon dont il se déploient plutôt que le revêtement?! Etant donné la destination finale de ces bidules, on peut par ailleurs se poser les questions suivantes: 1. La nécessité d’un blanc si éclatant; 2. La volonté que l’on peut avoir d’imposer à notre bas ventre un corps étranger préalablement trempé dans une solution chimique décapante. Ah mais oui parce qu’après ils pourront nous vendre les produits qui calment les irritations là en bas, suis-je bête c’est logique.

Je vais faire l’impasse sur le point le plus fâcheux et perturbant de la question du jour: le fait que pendant quatre à cinq jours par mois on pisse le sang, littéralement.

Enfin voilà, à part de dire que je suis d’une humeur que même mon chien ne peut émuler, ce post n’a pour objectif que d’attirer l’attention sur la souffrance non méritée que nous, femmes, devons subir à intervalles constants pendant la plus grande partie de notre vie. Et quand on en est délivrées, de façon passagère ou permanente, c’est qu’on aura à gérer d’autres états tout aussi épineux: grossesse, accouchement ou ménopause.

Pour conclure, je vous présente, Messieurs, ma prière, au nom des femmes qui se sentiront concernées par ces quelques lignes: Oh hommes de tous horizons, cessez de nous offrir des fleurs lors du jour national annuel de la femme. Pensez plutôt à offrir aux femmes de votre vie — lors de ces jours du mois où c’est plus dur — votre plus beau sourire, pleins de douceurs et toute l’affection dont vous vous sentez capables. Oui on souffre; oui on apprécie toute forme de gentillesse, particulièrement si elle est nappée de chocolat; et non on n’a pas besoin de se faire rappeler qu’on a nos règles et qu’on est parano, ultra sensibles et insupportables, ON SAIT!

Image: https://www.pexels.com/photo/mountains-nature-arrow-guide-66100/

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