De l’importance d’être constant

Depuis que j’ai arrêté de travailler selon les critères modernes de productivité (bureau, emails, requêtes urgentes, travail administratif, collègues, réunions, voyages d’affaire, salaire, feedback constant au travers des évaluations trimestrielles de performance et des commentaires des collègues et supérieurs), une de mes boussole internes ne marche plus. Il s’agit de celle qui est censée indiquer, avec sa flèche jusqu’ici toujours frétillante, mon efficacité. C’est elle qui jugeait jusqu’ici si j’avais bien travaillé, si j’avais été productive, si je — ou plutôt les autres — étaient contents de moi, si je valais plus ou moins que le jour précédent.

Depuis lors je vis dans un néant de productivité, ou plutôt de sentiment de productivité: Mes journées post-industrie se ressemblent, passées principalement en solitaire entre soins à nos bêtes à poils, tâches domestiques, Artist’s Way, lectures et écriture, ballades. Pas d’évaluation de performance, pas de réunions, pas de salaire, de bonus, de shares. Pas de projets finis, pas de félicitations — ou crucifixion — pour un oui pour un non, pas de feedback. Aucun signal extérieur pour me dire si je tiens la route, si je réponds aux exigences.

Et moi comme une bleue je me retrouve perdue, la plupart des jours, à ne pas savoir si j’ai progressé, si ce que j’ai fait est utile, si je marche dans la bonne direction. Pour dire: mes hauts moments de fierté et d’estime de moi concordent en cette ère d’indépendance avec la sortie des poubelles ou la fin d’une lessive (!!!)

Au fur et à mesure que les minutes, heures, jours, semaines, mois avancent, je passe par tous les états: sentiment de liberté absolue, impression de tout pouvoir, de ne rien pouvoir, de tout vouloir, de ne rien vouloir, d’être plus proche de mon rythme propre, d’être perdue sans rythme ni structure, de vivre dans un jardin d’Eden, d’être en terrain aride, de savoir, de ne rien savoir. Je me fais penser à un enfant de deux ans, une seconde à rire, la suivante à pleurer, hurler et me rouler par terre, pour ensuite reprendre mon rire de plus belle, et terminer par de chaudes larmes. Une vraie schizo!

Quant à la programmation audio de cette ère post-industrielle, c’est la même depuis des mois: Ninie-FM, la station qui joue à coin dans mes oreilles et m’informe de mes états intérieurs en temps réel, 24 heures sur 24:
Niveau météo, seules les intempéries sont au beau fixe; les températures restent constamment aux extrêmes, plutôt dans les négatives.
Le programme musical tourne en boucle: ¨Ce que l’on fait ne sert à rien ni ne servira jamais à rien. Personne ne voudra nous lire ou être touchés par nos textes, et franchement à quoi bon.¨ Nounoiement royal donc sur un air de ¨Carrément méchant, jamais content¨.
L’horoscope n’est pas plus édifiant: l’alignement de Venus et Mars augure d’un sentiment d’affliction à vie, futur gelé au statut quo, pas d’améliorations prévues.

Forcément Ninie FM joue sur une vieille stéréo qui n’a ni bouton ¨off¨ ni la possibilité de régler le volume, ou alors je les ai pas vus.

Marcia Desanctis — une ¨second career writer¨ comme elle se décrit — dit des accès d’euphorie et de désespoir qui jalonnent ses journées d’écrivain ¨(…) I’ve gotten used to this as an occupational hazard of my job.¨ Point de vue somme toute assez sage.

Hier, j’ai réussi à éteindre Ninie-FM quelques minutes pendant la ballade avec mon chien, quel bonheur! En passant près de l’étang Mina s’est jetée à l’eau sans hésiter. Au même moment deux de mes neurones qui ne se s’étaient jamais vus ont eu l’excellente idée de se croiser, de se plaire, de se sourire et de se liker.

En une fraction de seconde ils ont souligné l’absurde de mon raisonnement: juger ma personne, mes compétences et mon futur selon mon état intérieur et l’humeur du moment n’a aucun sens, est inutile et imprécis (ça paraît si sensé dit comme ça que je me demande comment j’ai pu ne pas y penser plus tôt).

Ils m’ont démontré — le temps d’un batifolage en eau trouble pour Mina — que la seule mesure de mon avancée doit être le travail et le coeur que j’y mets chaque jour. Rien d’autre. Pas mon humeur (surtout pas mon humeur), pas le nombre de lecteurs, pas le nombre de ❤ sur mon post, pas mon impression — somme toute très subjective — que je stagne.

Mon habitude auto-imposée d’écrire chaque jour s’est tout à coup dévoilée non comme une tâche quelconque, inutile et délusoire, mais comme la seule mesure possiblement sensée de ma productivité dans ce nouveau paradigme que j’ai choisi.

Faire l’effort chaque jour de m’asseoir et d’écrire est bien la seule chose que je contrôle: les mots sortent ou non; je me sens bien ou non; j’ai envie d’écrire aujourd’hui ou non; j’ai le moral ou non; on lit mes textes ou non; on pense que je suis insensée d’avoir lâché ma carrière pour… quoi? ou non; on aime mes textes ou non; je finis un texte aujourd’hui ou demain… Tout cela va et vient et je n’ai prise que sur une seule chose: l’activation sans relâche du processus. Ce processus se doit par ailleurs d’être en même temps le chemin et la destination. Je ne peux pas juste me réjouir d’avoir terminé un texte, espérer un jour avoir écrit quelque chose dont je sois fière et qui me plaise, je dois me délecter du temps où je l’écris et je dois aussi évidemment… l’écrire.

C’est tout cela que m’a montré ce synapse en se créant, pendant que Mina prenait son bain. Le fameux ¨Just show up and do the work¨ — dont parle Elisabeth Gilbert dans son livre ¨Big Magic¨, ou Pressfield dans ¨The War of Art¨, ou Steinbeck, ou King, et bien d’autre avant et après eux prend soudain une autre dimension, une autre saveur.

Je me range à leur sage vision et décide que la seule chose sur laquelle vais me concentrer et me juger dès maintenant est: did I show up today?

L’ouvrage Your brain at work parle de l’importance du framing. Je viens d’acquérir un nouveau cadre pour mon écriture, un joli et qui me plaît beaucoup. J’espère penser à l’admirer souvent, et qu’il ne tombera pas de la paroi de sitôt, malgré le vent violent qui se lève sur la capitale — non-Européenne — qu’est Londres.

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