A mouton perché

Ce matin le facteur a déposé chez nous une enveloppe blanche, sans distinction particulière, sans nom, qui arborait seulement notre adresse. Enfin notre adresse. Disons plutôt celle qui nous est dévolue pendant un an, durée moyenne des contrats de baux à Londres.

Je savais avant même de la décacheter, cette lettre, qu’elle faisait partie de la volée non sollicitée que nous recevons très régulièrement de la part des agences immobilières de la région. La missive nous informe, ou plutôt visait à informer nos bailleurs, du fait que le marché est à la hausse et que les heureux propriétaires de la demeure sis là-où-ils-ont-envoyé-la-correspondance pourraient retirer un beau prix s’ils décidaient de vendre leur bien.

La principale fonction des agences immobilières à Londres — dont le ratio par habitant frise le ridicule — étant de promouvoir activement la spéculation à tout prix (!), cette pratique de lettres non avenues est largement répandue et n’étonne personne, même plus moi depuis le temps. A chaque fois que j’en reçois une je l’ouvre, la lis, me délecte du fait que c’est un coup dans l’eau, puisque cette circulaire-ci ne sera jamais lue que par moi, puis la jette.

Ce matin cependant le texte, qui varie sensiblement à chaque fois, a retenu mon attention. Et pas franchement positivement je dois l’avouer. Il disait:

¨(…)lots of young first time buyers are looking to get onto the property ladder in your area (…)¨

¨(…) beaucoup de jeunes gens qui achètent pour la première fois aimeraient monter sur l’échelle de la propriété immobilière dans votre quartier (…)¨.

¨Monter sur l’échelle de la propriété immobilière.¨ Rien que ça?!

Le processus d’acheter pour revendre au plus vite et à profit ne date pas d’hier et fait partie des moeurs ici à Londres c’est indéniable. Et dans bien d’autres villes et pays c’est évident. C’est lucratif la plupart du temps, personne ne le conteste. De là à voir en ce procédé d’enrichissement basé sur du vent une montée vers le haut — c’est bien cela que l’on fait sur une échelle non?! — je trouve cela navrant.

Le jeu de l’échelle immobilière, soit mouton perché comme je l’ai rebaptisé, à Londres est simple:

On achète un premier bien immobilier, aussi grand et central que nous permettent nos finances. Pas besoin de beaucoup de capital si on a un historique de crédit ¨sain¨ et un salaire. Les banques vous colleront sur le dos une hypothèque à 60 ans très volontiers et avec le sourire.

On fait des travaux cosmétiques — pourquoi s’attaquer aux questions d’isolation et d’humidité puisqu’il ne s’agit que d’une transaction temporaire. Un coup de peinture et à la trappe le problème de moisissure sur les murs. Le tout est que la demeure ait l’air plaisante aux yeux de la horde de potentiels locataires en recherche de logement qui viendront visiter votre bien — accompagnés d’un agent immobilier cela va de soi. L’idée est de leur donner envie de faire une enchère élevée et rapide pour louer votre bien. Une enchère c’est bien cela. Le marché libre, Messieurs, Dames, le marché libre…

Quand on a trouvé l’heureux/se élu/e, celui/celle qui aura le droit de payer une petite fortune chaque mois pour pouvoir habiter le bien que vous avez acheté (la coutume veut que le propriétaire ira vivre dans un endroit moins cher plutôt que dans le bien qu’il/elle a acquis), on établit un contrat de bail d’une durée de quelques mois à un an. Plus et on risquerait de passer à côté d’une opportunité d’augmenter le loyer sur le court ou moyen terme.

Pour sceller le contrat les locataires doivent se délester d’une somme rondelette: mois payés d’avance, caution et frais d’agence puisque ces dernières se paient grassement au passage. Doublement puisqu’elles taxent et le propriétaire et le locataire. Tout travail mérite salaire, même celui-ci.

Dans le cas où une offre encore plus alléchantes se pointe entre l’avance de loyer et le déménagement, les agences les moins scrupuleuses annuleront le contrat. Qui oserait s’insurger contre de telles pratiques: nous vivons dans une ville ou personne n’en a le temps et le cadre légal dans ce genre de cas est si lent à être appliqué qu’il est dans son propre intérêt de laisser couler. Just move on, you’re in London baby.

Puis, donc, les agences se retirent du paysage temporairement. Cependant ils gardent un oeil — ou deux — sur les tendances du marché. Ils bondiront aux premiers signes de hausse, indiqués par des indexes que seuls les élus de ce monde peuvent consulter. Existent-ils d’ailleurs, et est-ce que cela fait réellement une différence puisqu’au final les locataires — moi inclue — et les acheteurs — pas moi — alimentent le système, pas les indexes.

Pendant le temps où le bien est loué, on se tient les pouces pour que le marché monte au plus vite tout en reluquant l’échelon suivant en bavotant. On paie son hypothèque et on attend sagement que la magie des agences et de l’immobilier opère.

Aux premiers signes de hausse, les agents contacteront les propriétaires pour les encourager à vendre ou changer de locataire, ou au moins de prix. Étant payés à la transaction, toute nouvelle entrée et sortie dans un appartement crée de la valeur… sur de l’air.

Quand les locataires sortent, une partie de leur caution sera retenue en empruntant les excuses les plus ridicules, usure normale inclue. Ce gain à la limite de la légalité mais sur laquelle il est long et difficile de faire appel fait aussi partie de la chaîne de création de valeur. Du vent, du vent et encore du vent.

Lorsque l’on reçoit enfin le signal tant attendu, peut-être sous la forme d’une lettre qui ressemblerait à celle qui m’est arrivée ce matin, on met en vente. On se sent tout chose, on ressent les premières palpitations à la perspective de passer à l’échelon supérieur.

Les agences sont mises à contribution à nouveau: qui de mieux qu’elles pour saupoudrer l’avant, le pendant et l’après visite — pour une vente cette fois-ci — d’une pression ferme et appliquée avec doigté là où ça fait mal sur les potentiels acquéreurs.

Les acheteurs les plus anxieux, ceux qui se projettent le plus dans le bien, ou sont le plus pressés de ¨monter sur l’échelle immobilière¨ feront une offre d’achat. L’anxiété étant un moteur puissant, il ne faut pas longtemps avant que les premiers intéressés, à bout de nerfs puisqu’ayant probablement passé entre les mains expertes de plus d’un/e agent/e immobilier/ère, soumettent une offre.

Les propriétaires de leur côté ont également commencé leurs visites — flanqués eux aussi d’un/e précieux/ce agent/e immobilier/ère — de ce qui représente l’échelon suivant: plus grand, plus cher, plus central.

Après avoir reçu les offres d’achat, l’offre la plus alléchante est retenue et les acheteurs/vendeurs en série feront leur propre offre sur l’objet suivant. Si ce n’est pas beau la vie!

Le manège continue jusqu’à ce mort, fatigue ou saisie pour défaut de payement s’ensuive. Ou alors à la fin du bail d’achat. Oui parce que la plupart des biens à Londres appartiennent à l’état, qui vend ses biens pour une durée déterminée, cent ans par exemple. Je n’entrerai pas dans les méandres de cette pratique. Je dirai juste que le jour où j’ai compris cela je suis restée pantoise. Ma machoire n’en est par ailleurs toujours pas complètement remontée: dans ces contrées hors-Europe on fait donc de la spéculation sur des biens qu’on ne possède même pas vraiment. Passons.

Afin de rester sur cette échelle, la property ladder, nos acheteurs-vendeurs en série se doivent d’être bien perchés, de préférence bien en hauteur, sur une autre échelle : celle de la carrière.

C’est du haut de ces deux échelles, entre autre, que l’on fait sa place sur la troisième échelle: l’échelle sociale.

Quant à moi je n’ai pas envie de jouer à mouton perché. Je prends le parti de garder mes deux pieds bien ancrés au sol et de poser mon regard haut dans le ciel plutôt que sur la hauteur parcourue ou sur le prochain échelon.

Qui a dit qu’il fallait une, deux, ou même trois échelles pour s’élever dans les nuages, décrocher la lune ou atteindre le septième ciel.

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