Muselez la muselière – Bis

Il était tard, il faisait nuit. Paul avait hâte d’arriver chez lui, après une semaine éreintante. Le travail l’avait saoulé, ses collègues l’avaient saoulé, ses clients l’avaient saoulé, sans parler du temps affreux, du froid, de la circulation et de tous les pignoufs qui semblaient s’être donné rendez-vous cette semaine pour le saouler à l’unisson.

Il se réjouissait de son weekend en famille bien mérité. A commencer par un bon dîner et une soirée film avec sa femme et de leurs deux petits.

C’est perdu dans ces pensées et presque arrivé chez lui que Paul remarqua soudain un cliquetis qui semblait venir de sous son capot. Il eut juste le temps de tendre l’oreille avant d’entendre le moteur toussoter puis s’arrêter. La voiture fit encore quelques mètres, juste le temps pour Paul de la parquer sur le bas côté avant de se taper doucement la tête sur son volant. ¨Qu’ai-je donc bien pu faire au ciel pour mériter une semaine pareille. Et là forcément, le coup de la panne, non mais c’est juste le pompon.¨

Paul se ressaisit et sortit de la voiture, sa famille l’appelait le roi de la mécanique à raison, et il avait tout ce qu’il fallait dans le coffre. Avec un peu de chance ce serait une affaire de quelques minutes avant de pouvoir repartir et enfin commencer son weekend. Ses mocassins de ville s’enfoncèrent dans la neige qui n’avait pas été repoussée sur le côté de la route. Il faisait froid et presque nuit. L’air pur de la campagne remplit ses poumons. Il inspira avec plaisir et positivisme en refermant le capot. ¨Un coup de cric, un coup de clé à molette et ce sera réglé.¨

L’émerveillement que l’air pur campagnard lui avait initialement procuré ne fut que de courte durée. En se penchant pour prendre son cric dans le coffre, il aperçut sa boîte à urgence comme il l’appelait mais pas le cric. Il tâtonna, alluma la lampe de poche puis poussa un juron. Il l’avait tout récemment utilisé et reposé sur l’établi dans le garage. ¨Super¨.

Il composa le numéro de la maison ¨Tu ne devineras jamais où je suis…¨

¨Je ne sais pas mais tu es en retard, on a faim et on t’attend pour manger.¨

¨Oui je sais chérie, je suis en rade au bord de la forêt. Le moteur s’est noyé. Je suis à la quatrième, non cinquième route à droite après le deuxième tournant vers la sortie de la forêt direction chez nous, juste à côté de la clairière. Tu vois où?¨

¨Paul je n’ai aucune idée de quoi tu parles. Il fait nuit, les petits sont affamés et surexcités, je n’ai pas les chaînes et je pourrais tourner des heures avant de te trouver, avec tous les petits chemins disséminés dans la forêt. Tu n’arrives pas à la faire repartir?¨

Elle avait raison, cette forêt était un vrai dédale.

¨Je pourrais mais je n’ai pas le cric, il est au garage.¨

¨Ecoute Paul je suis navrée mais je pense que tu auras plus vite fait de te débrouiller seul. Regarde autour, tu ne vois pas de lumière, avec toutes les fermes à l’orée de la forêt, tu ne dois pas être très loin de l’une ou l’autre, non?¨

¨Alors c’est ça maintenant tu veux que j’aille socialiser avec les voisins ? J’ai froid, j’aim faim et je veux juste rentrer et me poser. J’ai eu une semaine atroce.¨

¨Paul c’est comme tu veux, je peux venir mais ça risque de prendre plus de temps qu’autre chose.¨

¨Ok c’est bon j’ai compris. Commencez à manger sans moi et si tu n’entends rien d’ici minuit tu n’auras qu’à appeler la morgue.¨

Elle n’eut pas le temps d’objecter ou de lui dire que ce n’était pas drôle. Il raccrocha avec humeur et tenta d’estimer la distance de la maison la plus proche.

Il se mit en route pour une petite maison qui devait être à dix minutes à travers champ dans la haute neige. Heureusement que ses chaussures de neiges étaient encore dans la voiture, elles. Si elles avaient été avec le cric c’est pour le coup qu’il aurait pu dire au revoir à sa soirée en famille.

Chemin faisant, Paul s’enfonça dans le champ, dans la neige et dans ses pensées.

¨Non mais quel temps c’est ridicule. Et puis nous aussi, on n’a pas idée d’aller se fourrer si loin de la ville. Je veux dire c’est joli et avec les enfants c’est sympa mais bon. Et me voilà comme un con, en costard-moon boots en train de traverser un champ enneigé un vendredi soir au lieu d’être tranquille chez moi ou au restau avec les copains, ou n’importe où d’ailleurs, ça vaudrait mieux qu’ici.

Encore heureux que personne ne soit là pour me voir, non mais j’ai l’air de quoi. D’ailleurs qu’est-ce qui m’a pris de sortir ce cric de la voiture, je ne sors jamais le cric de la voiture. Sauf bien sûr quelques jours avant d’en avoir vraiment besoin, gros niais que je suis. Enfin si je l’ai sorti et pas remis en place c’est sûrement que j’ai été dérangé. C’est typique, on ne peut jamais être tranquille, même chez soi.

Bon elle est encore loin cette satanée maison?! Je me pèle moi!

J’espère qu’au moins il aura un cric le type là-bas, sinon je me serais déplacé pour rien et ça n’arrangerait ni la situation ni mon humeur. Et puis d’ailleurs même avec un cric je ne sais même pas si je vais pouvoir faire quelque chose pour cette voiture. Neuve en plus. Et si je ne peux rien faire, je vais rester coincé là et Laura devra venir me prendre, et j’aurais fait tout ce trajet aller retour vers ce satané voisin et sa maison complètement isolée pour rien.

Et il faudra encore qu’elle me retrouve dans cette forêt, c’est bien utile ces applications de géolocalisation qui fonctionnent parfaitement pour autant qu’on soit au centre ville. C’est à la campagne et en forêt que ces machins devraient marcher, mais non bien sûr.

Et puis d’ailleurs ce voisin, même s’il a un cric c’est pas sûr qu’il me le prêtera. Si ça se trouve c’est un bourru fini qui ne voudra pas m’aider, un de ces paysans dont l’isolation et les conditions extrêmes auront eu raison. Un de ces campagnards qui méprisent les types comme moi qui travaillent dans des bureaux. Il sera en face de sa télévision en train de regarder Top Chef ou une autre de ces débilités sans nom, et peut-être qu’il viendra même pas ouvrir la porte tellement qu’il sera rivé à son poste. Et s’il vient m’ouvrir, je suis sûr qu’il sera super désagréable, il voudra juste retourner se coller devant son émission alors il me laissera tout juste me ridiculiser, homme de la ville que je suis avec mon costard-cravate et mes moon boots, à lui expliquer que je suis en rade et que j’ai pas mon cric, et il me dira qu’il peut pas m’aider avant de me claquer la porte au nez. Et là je me retrouverai comme un con, à devoir retraverser le champ dans la haute neige, appeler Laura pour qu’elle vienne me chercher quand-même, et j’aurai juste perdu mon temps à venir voir cet abruti de voisin qui passe tout son temps devant la télé. Tout ça parce que les gens sont des imbéciles égoïstes, peu secourables et nourris à des émissions de télévision débiles.¨

¨Tiens c’est étrange, une visite à cette heure-ci.¨ Pensa Hélène en entendant la sonnette. Elle se leva doucement et se dirigea vers l’entrée à petits pas, ceux que son âge lui permettaient. La porte s’ouvrit sur un homme qui semblait avoir froid et être essoufflé. Elle allait lui proposer d’entrer pour se sécher et se réchauffer mais à sa grande surprise et avant qu’elle ne puisse articuler un mot, l’homme lui hurla :

¨Et bien puisque c’est comme ça Monsieur, vous n’avez qu’à vous le garder votre cric.¨

Avant de tourner les talons et de repartir d’où il était venu.

 

Image: pixabay

One Reply to “Muselez la muselière – Bis”

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s